John Keegan a été, pendant près de trente ans, le titulaire de la chaire d’histoire militaire à Sandhurst, l’équivalent britannique de Saint-Cyr. Il a publié plusieurs ouvrages d’histoire militaire, dont deux, « Histoire de la guerre » et « Anatomie de la bataille », sont devenus des classiques du genre.
Zoom sur « Anatomie de la bataille », le plus vivant et le plus « sociologique » des travaux de Keegan.
Keegan décrit trois batailles : Azincourt 1415, Waterloo 1815, La Somme 1916 – trois batailles décisives dans l’Histoire britannique. A chaque fois, il décrit le combat vu d’en bas, du point de vue des combattants de base. C’est ce qui donne toute sa saveur à son travail.
En introduction, il commence par démonter le récit classique, celui qui sert depuis toujours au genre de l’épopée héroïque à visée politique et propagandiste (César, « la Guerre des Gaules »). Ce récit-là ne dit jamais la vérité, car il suppose l’existence d’une unité de comportement au sein de la troupe – tous les soldats sont braves, tous les ennemis lâchent pied. Or, cette unité de comportement n’a jamais existé sur le terrain – et les vétérans de l’armée anglaise peuvent en témoigner. Le récit propagandiste est donc un mensonge.
Puis Keegan démonte le récit romanesque, souvent romantique, qui présente non la bataille, mais l’impression qu’elle fait sur un spectateur. Ce récit est parfois plus « vrai » (au sens de plus proche de la vérité) que le récit propagandiste, mais il reconstitue lui aussi une unité inexistante, à travers la perception du témoin – et cette unité empêche de s’interroger sur la réalité des faits, sur leur complexité et leur dynamique.
Enfin, l’historien anglais critique sans concession la perception de la bataille offerte par l’histoire militaire « technicienne », qui traite des variables de l’affrontement comme si elles étaient mathématisables – y compris les variables humaines. A mots à peine couverts, il avoue que cette technicisation du militaire n’est jamais qu’une nouvelle forme du récit propagandiste, qui vise à éliminer du débat la véritable question de la guerre : comment des hommes peuvent-ils aller à la mort ?
Pour John Keegan, la véritable question de la bataille, du point de vue du combattant, c’est en effet comment réagir dans une situation de stress extrême, avec très peu d’information et pratiquement aucun temps de réflexion possible. Le soldat, nous explique l’historien britannique, ne se demande pas, sur le champ de bataille, qui va gagner ou qui va perdre la bataille – son esprit est trop mobilisé par les exigences de la survie pour s’élever jusqu’à une abstraction agissante comme « le sort de l’armée ». En pratique, les choses ne se passent donc pas du tout comme on l’enseigne dans les académies militaires. Quand une troupe lâche pied, ce n’est pas parce qu’elle est matériellement vaincue (sauf cas particulier), mais parce que ses nerfs craquent, parce que les soldats qui la composent, voyant les choses de leur point de vue, ont cru optimiser leurs chances de survie en décampant.
Les études des psychologues militaires ont ainsi démontré qu’en situation de combat, les combattants perdent de vue tout groupe supérieur à celui de leurs frères d’armes immédiats – au maximum quelques dizaines d’hommes, mais le plus souvent un « noyau » de six ou sept compagnons. C’est cette histoire-là, celle de cet homme charnel inclus dans un petit groupe de frères d’armes, que John Keegan veut décrire, à Azincourt, à Waterloo et sur la Somme.
*
A Azincourt, deux armées s’affrontent qui sont, et l’une et l’autre, formées d’hommes habitués à côtoyer la mort, omniprésente dans la société médiévale, et n’ayant absolument aucune idée des processus de commandement centralisés qui caractérisent notre société contemporaine. Une bataille de l’époque ne ressemble donc en rien à une bataille d’aujourd’hui, même sous l’angle de la psychologie des combattants. Dans une très large mesure, elle est l’affaire de deux amalgames instables de groupes de force servant des intérêts privés. Il existe une forme de discipline collective, mais elle ne relève pas des mêmes dynamiques que dans les armées modernes. Elle est le fait d’un réseau de commandement largement informel, et c’est pourquoi les ordres ne passent correctement que dans la mesure où ils permettent aux petits groupes « charnels » (quelques combattants groupés autour d’un leader) de se défendre avec le maximum d’efficacité. Ce mécanisme peut parfois donner des coordinations impressionnantes (par exemple quand les archers anglais plantent des milliers de pieux devant leur position), mais seulement aussi longtemps que les intérêts des sous-groupes informels ne sont pas contrariés par les ordres.
Au sein de chaque armée, les lignées s’intimident et cherchent à s’impressionner mutuellement (il y a même des simulacres d’affrontement au sein des troupes françaises, avant la bataille, pour savoir qui occupera les places d’honneur). Une fois le combat engagé, chaque brave est en grande partie laissé à lui-même – et la notion même de bravoure n’a pas alors le même sens qu’aujourd’hui, elle n’est pas insérée dans le même système de pensée. Pour faire un parallèle audacieux, que suggèrent les analyses de Keegan, la bravoure médiévale relève probablement de ce que, dans nos banlieues, on appelle aujourd’hui le « capital-respect ».
Aussi longtemps qu’aucun des deux camps ne cèdent, les dommages infligés de part et d’autre sont très faibles. C’est pourquoi, dans de nombreuses batailles médiévales non décisives, nous entendons parler de pertes ridicules. Il faut se représenter deux lignes d’hommes entièrement protégés par des armures, et s’escrimant les uns contre les autres avec des armes peu capables de percer les armures en question.
En revanche, si un des deux camps cède, généralement sous l’effet d’une panique irrationnelle provoquée par un désordre incontrôlable, le combat se mue rapidement en boucherie, parce qu’une des deux lignes s’effondre, et les hommes en armure deviennent alors la proie des combattants légers, qui peuvent les assaillir de côté et les faire tomber. Sous cet angle, Azincourt est à la fois une guerre entre deux aristocraties (française et anglaise), et une guerre de classe entre l’aristocratie française, mal organisée, et la piétaille anglaise, qui va profiter du désordre dans les rangs français pour massacrer les chevaliers isolés, tombés au sol.
A Azincourt, le traitement des prisonniers ne fut pas homogène, et pour Keegan, le roi Henri V ordonnant le massacre des Français capturés ne cherchaient qu’à conserver la maîtrise d’un extraordinaire chaos, dont le contrôle pouvait lui échapper à tout moment. En réalité, ce fut à chaque soldat vainqueur de décider du sort de son captif, qui pouvait être tué (pour s’emparer de ses armes et de son armure) ou mis à rançon (activité très lucrative, qui était la véritable solde des soldats de l’époque). Les Français furent donc massacrés au début de la bataille parce que les Anglais avaient trop à faire pour les garder, tout simplement – et si les Anglais avaient pu faire autrement, ils auraient fait autrement, parce que rançonner était bien plus payant que tuer.
Comment les combattants d’Azincourt marchèrent-ils au combat ? Keegan répond : assez facilement. D’abord ils avaient bu, évidemment – l’historien britannique tient pour fait d’évidence qu’aucune armée ne peut sérieusement monter à l’assaut sans que les hommes aient été enivrés, d’une façon ou d’une autre. Ensuite, ils étaient soutenus par la religion, à l’époque encore un élément central de l’espace mental tant individuel que collectif. Mais surtout, ils avaient tous conscience de participer à une entreprise rentable.
Les hommes du Moyen Âge vivent dans une société où le taux d’homicides recensés est à peu près 30 fois plus élevé que dans notre société. Compte tenu des homicides non recensés et des épidémies qui emportent régulièrement le quart de la population, compte tenu des périodes de famine, la précarité de l’existence à cette époque est quelque chose que nous ne pouvons tout simplement plus imaginer. A l’aune de cette extrême violence banale, la violence du champ de bataille n’était qu’un paroxysme, certes un instant exceptionnellement meurtrier, mais en aucun cas un épisode traumatisant, en rupture avec le continuum vécu par les témoins. Pour le combattant d’Azincourt, le risque de mourir au combat est somme toute acceptable.
D’autant plus acceptable que la bataille est, dans cette société très rigide, le seul moment où un individu peut espérer significativement améliorer le sort matériel de sa lignée, et plus important encore, sa position dans un monde très hiérarchisé. John Keegan parle d’Azincourt comme d’une ruée vers l’or, associant des milliers d’opportunistes assez peu motivés, n’en déplaise à Shakespeare, par la quête désintéressée de l’honneur. Pour des milliers de petits nobles et de roturiers misérables, c’était l’occasion, enfin, de s’enrichir vraiment – il suffisait pour cela de mettre à rançon un adversaire riche, ou tout simplement de s’approprier son armure.
Pour les combattants d’Azincourt, la bataille n’est donc qu’une accélération de la vie quotidienne. Elle n’est ni hors la vie, ni même contre la vie. Elle est, somme toute, une bonne affaire.
*
A Waterloo, les données du problème ont déjà considérablement changé.
Les soldats de 1815 pensent beaucoup plus en termes politiques que leurs devanciers du XV° siècle. Leurs motivations sont plus collectives, elles relèvent plus de la conscientisation des enjeux nationaux que des stratégies individuelles et familiales. Le duc de Wellington, par exemple, se méfie des nombreuses troupes hollandaises et belges, nombreuses dans son armée. Il les juge peu fiables, « parce qu’elles préfèrent peut-être Napoléon à leur souverain, le prince d’Orange ».
Les tactiques et techniques de l’époque contribuent encore plus à neutraliser les stratégies individuelles. Le champ de bataille de Waterloo est envahi par une épaisse fumée de poudre noire. Les combattants ne voient à peu près rien. Ils suivent mécaniquement les ordres de leurs officiers, et leur initiative n’est presque jamais sollicitée. Le bruit du canon et de la fusillade, énorme et permanent, empêche toute communication. L’environnement du soldat est déshumanisé. Le champ de bataille lui-même reste assez petit (quelques kilomètres de long), mais à la différence d’Azincourt, il a maintenant la taille critique au-delà de laquelle un observateur, sauf s’il est placé sur une éminence, ne peut plus embrasser l’ensemble du tableau. Et ainsi, à Waterloo, la plupart des combattants ne surent rien de la situation générale, sauf tout à la fin de la journée.
Autre rupture par rapport à Azincourt : contrairement à l’idée reçue, les armées du XIX° siècle débutant ne sont pas religieuses du tout (elles le sont même moins que les armées d’aujourd’hui). Il n’y a d’aumôniers militaires en nombre ni d’un côté, ni de l’autre. Du côté français, c’est l’hostilité qui prévaut à l’égard de la religion catholique (les soldats de Napoléon sont, en grande partie, les héritiers de la tradition laïque révolutionnaire). Du côté anglais, c’est l’indifférence, avec un seul aumônier anglican par division, que la plupart des soldats ne voient jamais. Pas trace non plus d’une pratique protestante importante. Les armées de Waterloo ne s’intéressent pas à la religion.
Dans ce contexte où tout pousse à la création de dynamique collective, les troupes ne réagissent plus comme à Azincourt, par une addition de mouvements individuels entrant en interaction chaotique, mais selon la logique des foules unitaires. Les troupes sont entraînées au feu par des officiers qui commandent le mouvement, sans que la majorité des combattants comprennent où on les mène. Arrivés au contact, les soldats combattent pour leur défense personnelle, par réflexe, l’enchaînement des mouvements collectifs ayant créé une situation où les masses d’hommes sont en présence frontales sans vraiment que les individus aient décidé quoi que ce soit. De temps à autre, un mouvement de foule se produit (surtout quand des drapeaux sont menacés), et les combattants sont entraînés dans une action collective où l’élan permet de renverser les rapports de force.
Le comportement des masses en armes qui s’affrontent à Waterloo obéit en fait au schéma défini par les spécialistes du comportement animal : distance de fuite, distance d’attaque. Confronté à un danger, un animal prend la fuite si le danger est assez lointain pour qu’il puisse espérer le fuir, attaque sinon. Le travail des officiers de l’époque (les seuls à conserver la mentalité d’Azincourt, étant donné qu’ils jouaient leur carrière) fut en réalité, au-delà des enseignements théoriques des académies militaires sur l’art de la manœuvre, de conduire une foule en armes en deçà de la distance de d’attaque, en lui dissimulant autant que possible qu’elle franchissait, au passage, les limites de la distance de fuite. Et cet art du commandement fut rendu nécessaire précisément par les mutations survenues depuis Azincourt : une société plus conscientisée, où la guerre était devenue une nécessité politique, mais aussi une assez mauvaise affaire sur le plan des participants immédiats, dut ruser avec elle-même pour accomplir la nécessité.
Cet art de la guerre explique que selon tous les témoignages, dans les batailles de l’époque, c’est par l’arrière des unités que la panique gagne les masses en armes. Aux premiers rangs, la distance d’attaque est franchie, donc la foule réagit par l’agressivité. Au milieu de la formation, les troupes sont au-delà de la distance de fuite, elles hésitent. Mais à l’arrière, la distance de fuite n’a pas été franchie, donc les hommes peuvent, surtout s’il n’y a pas d’officiers pour les repousser l’épée dans les reins, céder à la panique et s’enfuir.
D’où, également, le code de l’honneur particulier des armées de cette époque : il est essentiel que les troupes témoignent d’un véritable mépris du danger, justement parce que le danger a cessé d’être méprisable. Si les armées de l’époque sont si « mécanistes », si tout semble fait pour réduire le combattant au rôle d’automate, c’est justement parce que la guerre a cessé d’être une bonne affaire, et qu’en conséquence, si le combattant se mettait à réfléchir, il prendrait instantanément les jambes à son cou.
Keegan montre l’armée anglaise à Waterloo, héroïque par certains côtés (elle sut rester ferme face à l’assaut de la Garde Impériale, ce qui n’était pas un petit exploit), comme un agrégat de gens manipulés, partagés entre la peur de mal faire (conscientisation politique) et celle de se faire tuer (diminution de la précarité de la vie ordinaire, ensauvagement de la mort). C’est une armée psychologiquement beaucoup moins prête que celle d’Azincourt, par rapport au niveau de violence qu’elle va devoir affronter sur le champ de bataille – d’où, sans doute, sa redoutable consommation d’eau de vie.
D’Azincourt à Waterloo, la guerre a cessé de faire partie de la vie. Elle a basculé du côté du négatif, de ce qui ne peut être toléré que par le travestissement. Elle est devenue une ennemie du genre humain.
*
En 1916, avec la bataille de la Somme, ce processus est achevé. Le soldat de 1916, tel que le décrit John Keegan, ne fait plus la guerre à l’ennemi. Il ne le voit presque jamais, ou alors de très loin. Il fait la guerre à une abstraction, une abstraction qui est la guerre, et qui se concrétise par une agression permanente. Le mot d’ordre pacifiste, « guerre à la guerre », ne fait finalement qu’exprimer la réalité de ce que vivent les soldats sur le front : la guerre les tue, elle est une réalité totalement extérieure à eux-mêmes.
Les soldats anglais de 1916 sont des civils en uniforme. Même s’ils sont généralement volontaires (la conscription n’a pas encore eu le temps de fournir les gros bataillons des troupes actives), ce sont fondamentalement des hommes habitués à « fonctionner » dans les sociétés très policées du début du XX° siècle, avec un taux d’homicide comparable au taux actuel, donc très faible, et, en dépit d’un paupérisme bien réel, une existence assez peu précaire. Issus de toutes les classes sociales (plutôt la bourgeoisie pour les officiers), ils ne sont en rien préparés au choc énorme que va représenter pour eux l’immersion soudaine dans un milieu encore bien plus violent que les champs de bataille d’Azincourt ou de Waterloo. Si l’expérience du combattant médiéval minimisait les facteurs traumatiques presque jusqu’à les éliminer, leur expérience maximise ces facteurs jusqu’au point où une très forte proportion d’entre eux sortira de la guerre traumatisé à des niveaux divers (du syndrome d’hypervigilance jusqu’au shell shock pur, avec tremblement convulsif permanent).
Ces civils en uniforme sont plongés dans un environnement tellement terrifiant, par rapport à leur expérience antérieure, qu’aucune initiative ne leur est demandée. Ils sont entrés pour la plupart dans le combat par suite d’un long travail de conscientisation politique (nationalisme). Cette conscience politique ne peut, cependant, suffire à garantir leurs réactions face à la terreur absolue qui émane d’un champ de bataille moderne. C’est pourquoi on ne leur demande que des manœuvres extrêmement simples, en espérant que, tétanisés par la violence industrielle que l’artillerie déploie autour d’eux, ils obéiront comme des automates. La logique sous-jacente au maniement des foules en armes de Waterloo trouve là son aboutissement. Le matériel humain est piloté comme n’importe quel autre matériel.
La bataille de la Première Guerre Mondiale consacre la supériorité du matériel industriel sur la bravoure, l’enthousiasme ou même la discipline des combattants. Tout dépend, en pratique, de l’efficacité de l’artillerie – le seul travail de l’infanterie est d’avancer sur une position rasée par le bombardement, ou, si le bombardement a échoué, de se faire hacher menue dans les barbelés de l’adversaire, par le tir mécanique et préréglé des mitrailleuses opérant en batterie. La mécanisation est devenue le facteur décisif dans la constitution du rapport de force. Keegan estime qu’un homme servant une mitrailleuse de l’époque déploie une puissance de feu équivalente à 40 fantassins. Et il souligne qu’en outre, à la différence du feu d’infanterie qui dépend de l’état de motivation des fantassins, la mitrailleuse peut tirer par simple balayage, de sorte que l’opérateur n’a pour ainsi dire qu’à appliquer le plan de tir prédéfini. La décision humaine a été évacuée du processus de mort.
Le 1 er juillet 1916, les troupes anglaises qui avancent dans le no man’s land à l’assaut des positions allemandes sont, nous dit l’historien britannique, constituées de zombies. Pour les faire sortir de leurs tranchées, on a donné aux hommes exactement la ration d’alcool dont ils avaient besoin pour être grisés, sans être incapables de marcher. Keegan cite le cas de régiments où la distribution ne s’est pas effectuée normalement : ceux qui ne reçurent pas d’alcool, comme ceux qui par erreur reçurent double ration, ne purent pas sortir des tranchées, ou y revinrent précipitamment à peine sous le feu de l’ennemi. Les autres, immense troupeau d’hommes à demi assommés par la gnôle, avancèrent comme une armée de somnambules, jusqu’à la mort beaucoup d’entre eux.
Les communications sur le champ de bataille de la Première Guerre Mondiale sont très aléatoires. Une fois l’action engagée, il est difficile pour un état-major de savoir ce qui se passe en ligne, et encore plus difficile de transmettre des instructions. C’est pourquoi l’attaque anglaise du 1 er juillet 1916 présente un caractère mécaniste et déshumanisé particulièrement impressionnant. Environ 150.000 Anglais sortent de leur tranchée, en une immense série de vagues successives, sur des dizaines de kilomètres de front. Ils avancent à travers un terrain bouleversé par les obus. 21.000 sont tués au soir, 40.000 ont dû être évacués pour blessure grave. La plupart n’ont pas vu l’ennemi : ils sont tombés dans le no man’s land, frappés par une balle de mitrailleuse tirée par un Allemand invisible à des centaines de mètres, et qui ne visait rien en particulier, se contentant de balayer son champ de tir. Du point de vue du soldat anglais ordinaire, la bataille de la Somme n’est pas une bataille, c’est un processus industriel de massacre, presque comparable au fond au processus d’extermination dans les camps de la mort nazis – « Les tranchées furent les camps de concentration de la Première Guerre Mondiale », avoue John Keegan.
Pour le Tommy ordinaire de 1916, la Somme n’est pas l’affrontement des Anglais en brun et des Allemands en gris-vert, c’est le massacre des hommes par les machines.
*
Keegan conclut son étude par une réflexion sur les batailles de demain. Des exemples qu’il a étudiés, il tire une règle générale : la technologie a fait de la guerre une expérience de plus en plus radicalement étrangère à la vie des guerriers eux-mêmes. Passons sur les considérations tactiques et techniques qui n’intéresseront probablement pas le lecteur, et allons au cœur du propos : la question que se pose Keegan, c’est « faut-il mettre la guerre hors la loi ? », ou si l’on préfère : « comment continuer à faire faire la guerre par des hommes, si la guerre est devenue inhumaine ? »
Keegan donne des chiffres très instructifs sur l’impact psychologique des guerres contemporaines. Etant donné le niveau de violence industrielle incroyable déployé par les armements contemporains, depuis la Seconde Guerre Mondiale, on estime qu’un soldat n’est « utilisable » qu’au maximum sur une période de 3 ou 4 mois. Au-delà, l’usure nerveuse débouche mécaniquement sur un « point de rupture », et l’individu devient inapte au combat, il sombre dans la folie, l’aboulie ou la dépression. N’échappent à ce syndrome qu’une faible proportion d’individus qui prennent plaisir à se trouver en situation de violence extrême – environ 2 % des combattants.
Rédigé dans les années 70, le livre de l’historien britannique se conclut par une description de l’évolution à laquelle nous assistons aujourd’hui. La guerre, désormais, sera faite pour l’essentiel par des professionnels – parce que seuls des professionnels peuvent servir des armements d’une efficacité formidable, mais complexes et très coûteux. Elle associera des techniciens spécialisés opérant souvent à distance, par des systèmes d’arme perfectionnés, à des baroudeurs capables d’agir dans les situations de stress extrême propres au combat moderne (les 2 % d’hommes qui aiment le danger). Et à côté de cette petite minorité de professionnels, qui vivront par et pour la guerre, la majorité ignorera les batailles – et voudra les ignorer, coûte que coûte.
Affichage des articles dont le libellé est bataille. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est bataille. Afficher tous les articles
mardi 2 mars 2010
lundi 25 janvier 2010
La Bataille Préliminaire.
INTRODUCTION
Il devient de plus en plus évident que la lutte contre-révolutionnaire se déroule sur deux niveaux.
1 - Nous devons d'abord nous battre pour conserver les ultimes positions qui nous restent. Il faut de toute évidence et de toute nécessité, conserver nos chapelles, nos quelques monastères, nos écoles, nos publications, nos associations, et plus généralement nos espérances de salut et l'orthodoxie de nos doctrines. Nous sommes ainsi impliqués dans une série de combats conservatoires de petite amplitude auxquels nous ne saurions nous soustraire.
En effet, nous trouvons la mention de ces combats dans l'Ecriture elle-même. Saint Jean l'Évangéliste, sous la dictée de "Celui qui a les sept esprits de Dieu et les sept étoiles, c'est-à-dire sous la dictée de Notre-Seigneur, s'adresse à l'ange de l'église de Sardes en disant :
"Esto vigilens et confirma cetera quæ moritura erant", ce qui signifie : "Sois vigilant et maintiens les restes qui allaient périr". (Apoc. III, 2).
L'Eglise de Sardes, nous le savons, correspond à notre temps. C'est donc à nous que s'adresse cette admonestation "maintiens les restes". Le ciel attend de nous cette sauvegarde des restes. Elle formule notre mission. Elle constitue notre combat contre-révolutionnaire quotidien. Telle est la bataille inférieure. C'est une bataille défensive, une bataille de maintenance.
2 - Mais au-dessus de ces innombrables engagements conservatoires, une bataille, plus importante encore, a commencé dont l'objectif est la mutation du pouvoir.
"Je régnerai malgré mes ennemis".
Qui d'entre nous aurait oublié cette promesse laconique mais formelle, que Notre-Seigneur a faite à sainte Marguerite-Marie en 1689 ? A elle seule, elle pourrait nous suffire. Mais elle a été renouvelée, au cours des XIXe et XXe siècles, à un grand nombre de mystiques, en particulier à madame Royer. Et quand on songe que le serment résulte de la répétition de la promesse, on peut affirmer que le règne du Sacré-Cœur nous a été promis avec serment. Nous pouvons donc être assurés qu'aujourd'hui Notre-Seigneur opère mystérieusement selon Sa manière habituelle, en vue d'extirper le pouvoir de la Bête et d'instaurer Son règne propre. Ce mystérieux combat, dont Il est l'agent essentiel, constitue la bataille supérieure, celle de l'objectif principal.
Ces deux batailles répondent l'une et l'autre à la volonté divine. 0n comprend que nous ne puissions les éluder ni l'une ni l'autre.
Elles sont entremêlées parce qu'elles sont soutenues l'une et l'autre par les mêmes combattants lesquels ont ainsi deux luttes différentes à mener. Il est de la première importance de distinguer ces deux luttes puisqu'elles n'ont pas le même objectif et que par conséquent elles ne sont pas susceptibles de la même stratégie. En particulier la part qui revient à Dieu et celle qui revient aux hommes diffèrent grandement entre l'une et l'autre bataille.
Les incompréhensions que l'on constate entre les chefs de groupes proviennent de ce que la plupart ne voient qu'un seul et même combat et confondent les objectifs secondaires, qui sont ceux de la bataille inférieure, avec l'objectif principal qui est celui de la bataille supérieure.
Ce sont précisément les stratégies respectives de ces deux affrontements superposés que nous voudrions examiner d'un peu plus près.
I. LA BATAILLE INFÉRIEURE
Comment conduire la "bataille de la maintenance" ? Elle présente, du fait de ses racines historiques, un certain nombre de particularités d'où découlent, pour les chefs de groupes, des servitudes tactiques. Ils ne peuvent pas se livrer à n'importe quelles actions. Leurs initiatives sont circonscrites dans certaines limites. Servitudes et limites que nous évoquerons en quatre paragraphes :
LE DYNAMISME REACTIONNAIRE FONDAMENTAL
Les véritables forces vives de la France ont toujours été anti-révolutionnaires. Le don initial qui a été fait à notre pays c'est la monarchie chrétienne. La république laïque est un châtiment entraîné par les péchés du peuple "propter peccata populi". La tendance spontanée de la France ne va pas à la république mais à la restauration. Notre Nation désire notamment revenir au don initial. Tel est son dynamisme fondamental.
Ce rejet instinctif de la révolution est particulièrement sensible aujourd'hui. Nous assistons incontestablement à une renaissance des forces vives. De sorte que des traditionalistes, constatant la remontée du potentiel réactionnaire se croient suffisamment puissants pour affronter, avec de sérieuses chances de succès, des épreuves de forces qui les opposeraient au pouvoir révolutionnaire. Et il faut reconnaître que, dans l'absolu, ils ont raison car la réaction élémentaire de la nation, quand on la considère isolément, est un phénomène puissant et particulièrement actuel.
Cependant aux antipodes de ce courant fondamental, "l'Adversaire" a tissé un réseau serré de contraintes révolutionnaires qui est totalement artificiel, mais qui s'impose d'une manière absolue. Le pouvoir légal appartient à ce réseau, et a fortiori le "pouvoir occulte" qui en est l'inspirateur bien connu.
L'habileté de nos politiciens, qui est considérable, consiste essentiellement à faire voter la France à l'opposé de son dynamisme fondamental. C'est là le plus clair de leur travail et on le déclare admirable.
La France est comme une monture dominée par un cavalier qui ne travaille qu'à l'exténuer. Elle n'a plus la force de le désarçonner. Bref l'énergie réactionnaire toujours renaissante de notre pays est sans cesse neutralisée, muti-lée et inversée. Les nouvelles générations anti-révolutionnaires sont fauchées à mesure qu'elles sortent de terre. Et la France chemine d'épurations en épurations.
Le "pouvoir de la Bête" bien qu'essentiellement utopique de par sa nature, est devenu, en fait, irréversible.
L'actuelle poussée du dynamisme réactionnaire ne doit pas nous faire illusion. Elle subira le même sort que les précédents. On lui prépare une nouvelle épuration.
Telle est la première particularité de la bataille inférieure : à savoir qu'elle est livrée par une minorité, vigoureuse bien sûr, mais humainement impuissante. Il est bon que les chefs de groupes prennent conscience de cette première difficulté. Le dynamisme réactionnaire fondamental est réel, mais il est neutralisé par un dispositif révolutionnaire pratiquement insurmontable.
LA MAUVAISE POSITION JURIDIQUE
Les traditionalistes ont conscience de défendre les droits de Dieu en face du pouvoir de la Bête. Ils puisent là leur ardeur et leur confiance. Mais ils s'imaginent trop facilement que cette position de principe leur donne, sur l'Etat laïque, une prééminence juridique. Ils descendent dans la rue en brandissant le Décalogue et l’Évangile et en accusant l'Etat de les avoir violés. Ils les opposent aux maires, aux préfets et aux ministres en leur disant :
"C'est votre devoir, de par le droit divin, qui est au-dessus de toutes les lois humaines, d'interdire l'avortement, l'euthanasie, les blasphèmes publics des spectacles, la construction des mosquées, la naturalisation massive des musulmans... et toutes ces choses exécrables".
Mais comment ne pas voir qu'il est maintenant trop tard pour tenir un tel discours ? Il fallait commencer par s'opposer à la laïcisation constitutionnelle de l'Etat. Or précisément, cette laïcisation a été obtenue, en 1958, grâce aux suffrages des catholiques.
Ce sont les catholiques qui ont fait pencher la balance du côté de l'apostasie définitive de l'Etat. Poussés par leurs évêques, eux-mêmes manipulés par le futur cardinal Villot, alors directeur du secrétariat de l'épiscopat français, ils ont voté en masse pour la constitution laïque que le général De Gaulle leur proposait. Il n'est plus l'heure aujourd'hui d'exiger de l'Etat sans Dieu, la reconnaissance des droits de Dieu.
Dans le combat "au jour le jour" que nous devons mener, nous sommes réduits aux moyens de la légalité laï-que qui de surcroît, deviendra de plus en plus rigoureuse, réduisant toujours plus nos moyens de défense.
Une légalité socialiste se met en place dans laquelle les chrétiens et leur Dieu seront tenus pour ennemis publics. On comprend qu'une telle situation soit exaspérante pour les traditionalistes et leurs chefs de groupes.
Si cependant, sous prétexte de faire valoir un droit divin nous entreprenions, contre l'Etat laïque une guerre de principe, nous transgresserions les limites de la bataille inférieure pour entrer dans la zone d'action de la bataille supérieure, laquelle relève d'une stratégie différente comme nous allons le voir.
LA VEILLEUSE A ENTRETENIR
La bataille au jour le jour n'est pas une bataille de rupture. Les forces qui y sont engagées n'ont pas les moyens d'une rupture. Leur ministère propre est celui de sauvegarder "les restes qui allaient périr".
Il faut que le Maître, quand Il viendra, nous trouve "veillant". Il nous demande précisément de ne pas disparaître, de ne pas gaspiller des forces et des vies qui sont les Siennes et dont Il aura besoin.
Car les combattants de la bataille inférieure, nous l'avons déjà fait remarquer, sont les mêmes que ceux de la bataille supérieure, laquelle vise à la mutation du pouvoir. Placés, par la Providence, à la charnière des deux phases, ils doivent mener deux guerres qui sont simultanées dans le temps et différentes quand à leurs objectifs et à leurs stratégies.
Nous allons voir que, dans la bataille supérieure, la part de Dieu domine tout et oblitère totalement celle de l'homme. Mais allons-nous conclure de là que cette "part divine" est négligeable dans les combats conservatoires ? Assurément non. Comment pourrait-on, sans l'aide du Ciel, sans l'aide des anges et des saints patrons, franchir les étapes obligées d'une guerre civile et étrangère que l'on peut résumer en quelques mots : provocations, déstabilisation, otages, représailles, délation, tribunaux populaires, tribunaux clandestins, terreur politique, vengeances personnelles, inflation, banqueroute, anarchie ?
L'une des conditions essentielles pour maintenir ne serait-ce qu'une humble veilleuse, au cours de cette période complexe et sévère, c'est la constante élévation de l'esprit vers le Ciel, pour en obtenir à chaque instant les protections indispensables. La part de Dieu n'est donc pas négligeable dans les luttes de la maintenance.
UNE STRATEGIE DE PRUDENCE
Concernant la conduite de la bataille conservatoire, deux remarques préliminaires s'imposent :
- cette bataille ne vise que des objectifs secondaires ;
- aucune assistance divine exceptionnelle ne lui est promise.
Par conséquent, la bataille inférieure doit être conduite selon les procédés habituels du gouvernement humain. C'est saint Thomas (si notre souvenir ne nous trompe pas) qui va nous indiquer l'essentiel de cette conduite.
On raconte qu'un soir il arriva pour passer la nuit dans un monastère où l'on procédait à l'élection de l'Abbé.
"Nous avons élu le plus savant" lui dit-on.
Saint Thomas objecta :
"Si c'est le plus savant, qu'il enseigne".
Les moines recommencèrent l'élection.
"Nous avons, cette fois, élu le plus pieux".
"Si c'est le plus pieux, dit-il, qu'il prie".
On recommence une troisième fois.
"Nous avons élu le plus prudent".
"Si c'est le plus prudent, qu'il gouverne".
La bataille conservatoire doit être menée avec prudence. Or, le même saint Thomas, en un autre passage, accepte, dans le cas où le peuple est gravement tyrannisé, l'éventualité d'une révolte à un certain nombre de conditions qui se résument en ceci : il faut que le remède, c'est à dire la révolte, ne soit pas pire que le mal, c'est-à-dire la tyrannie. Si la révolte entraîne plus d'inconvénients que d'avantages, elle dépasse les limites de la prudence et on doit éviter d'y recourir pour ne pas aggraver la situation.
L'activité conservatoire peut, à certains moments, exiger des coups d'audace. Le combat des traditionalistes en fournit déjà quelques mémorables exemples et il est vraisemblable qu'il en fournira d'autres. Nous disons seulement que ces coups d'audace ne doivent pas être des "coups de tête" et des "coups de dés" que l'on tente à la légère. Ils doivent comporter un fond de réflexion et de prudence. C'est absolument incontestable.
C'est une chose que la vertu de force qui siège dans l'âme, et c'en est une autre bien différente que la force physique. A quoi nous sert d'avoir l'âme pleine de force morale, si nous n'avons, au bout des bras, aucune force matérielle à mettre en œuvre.
La vertu de force ne nous donne pas à elle seule le pouvoir d'intervenir.
Quand l'adversaire est au maximum de sa puissance et qu'il prépare une nouvelle épuration, le simple bon sens exige que l'on recommande, non pas l'inaction certes, mais tout de même la prudence.
CONCLUSION
Nous venons de marquer la différence entre d'une part les objectifs secondaires, à savoir la maintenance des ultimes positions traditionnelles qui constituent l'enjeu de la bataille inférieure, et d'autre part l'objectif principal à savoir l'extirpation du pouvoir de la Bête qui est l'enjeu de la bataille supérieure.
Beaucoup ne voudront pas admettre cette distinction. Ils diront et ils disent déjà :
«Il n'y a pas deux batailles, il n'y en a qu'une. La mutation du pouvoir ne peut résulter que de la succession des petites victoires élémentaires du combat au jour le jour. Cette mutation est une affaire de longue haleine, notre remontée ne peut être que très lente. Il est utopique d'escompter un dénouement brusqué».
Les chefs de groupes qui raisonnent ainsi vont faire porter leur effort principal sur les objectifs secondaires, ceux précisément devant lesquels nos adversaires les attendent, forts de leur légalité socialiste.
Nos adversaires, en effet, chercheront, comme ils le font d'ordinaire, à nous faire perdre notre sang froid et à nous entraîner dans la violence. Et il est vraisemblable qu'ils y réussiront, en partie tout au moins, faisant tomber ainsi de grands pans de la défense traditionnelle.
Madame Royer, apôtre de la dévotion au Sacré-Cœur et âme privilégiée, écrit prophétiquement :
"Les Français en arriveront aux confins du désespoir".
Cette expression montre bien qu'elle n'envisage pas une "lente remontée", mais une succession d'échecs.
Tel est le pronostic, fort pessimiste, il est vrai, que l'on peut faire quant à la bataille inférieure. Nous allons voir qu'il n'en est pas de même en ce qui concerne la bataille supérieure à laquelle nous arrivons maintenant.
II. LA BATAILLE SUPÉRIEURE
UN DOUBLE OBJECTIF
La bataille supérieure se propose un double objectif :
- l'extirpation du pouvoir de la Bête
- la restauration du pouvoir de droit divin.
Or, ce double objectif est radicalement impossible à atteindre pour la minorité réactionnaire actuellement subsistante, neutralisée qu'elle est par l'appareil maçonnique.
Et cependant nous savons, grâce aux promesses qui ont été faites par le Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie et à tant d'autres âmes privilégiées, que cette bataille se déroule déjà invisiblement et qu'elle progresse inexorablement vers la finalité victorieuse qui lui est réservée.
Que savons-nous sur le déroulement probable de cette bataille ?
Nous savons à coup sûr deux choses :
- elle est menée par la même minorité sur laquelle pèse déjà la bataille inférieure ;
- elle se terminera par un miracle de résurrection.
Nous allons examiner, en deux paragraphes, la place et le rôle respectifs de cette minorité et de ce miracle.
A - LE PETIT NOMBRE
Ceux qui comprennent le plan de Dieu et qui s'appliquent à y correspondre forment, on en conviendra, ce "petit nombre" auquel Notre-Dame de La Salette fait appel quand elle dit "combattez, enfants de lumière, vous, petit nombre qui y voyez".
Quel est, dans l'ordre surnaturel, la signification de cette minorité, et que peut-on en attendre dans notre combat terrestre ?
Dieu se réserve toujours un "petit nombre" chez qui Il met la Foi comme en réserve. Souvent même c'est à un seul homme qu'Il la confie. Par exemple Moïse n'avait que son bâton, et sa foi, pour faire sortir les Hébreux d'Égypte. De même, David n'avait que sa fronde et sa foi, pour vaincre Goliath. De même encore, au temps de l'Incarnation, une seule famille était parfaite, la Sainte Famille, dont le chef était saint Joseph.
Cette "réserve de foi" étant constituée, Dieu n'intervient en personne qu'à la dernière minute, quand tout espoir humain est perdu. Il est bien évident qu'un "Sauveur" ne sauve que quand tout est perdu.
Pour que le déploiement de la puissance divine soit manifeste, il faut que la "réserve de foi" ne soit plus qu'un rien, c'est-à-dire très peu de chose. Mais il ne faut pas que la réserve de foi ait complètement disparu.
Il y a là une disposition providentielle qui demande à être bien comprise.
Il semblerait pourtant que, s'il ne restait absolument rien, absolument plus aucune foi, si Dieu n'avait plus aucun "témoin" sur la terre, Sa puissance et Son triomphe seraient plus manifeste chaque fois qu'Il est amené à restaurer Ses œuvres ruinées par la négligence humaine.
Mais il faut bien comprendre que si Dieu Se conserve une base infime, un seul homme, une famille unique, un "petit nombre", c'est parce qu'Il ne fait pas aujourd'hui une création nouvelle. Il fait Ses œuvres terrestres avec "des riens", mais non pas avec rien. Il opère avec des petits restes, c'est-à-dire avec des choses négligeables, avec des riens qui rappellent le néant dont Il a tiré la création, mais des riens qui ne sont cependant pas le néant.
Tel est le rôle surnaturel du "petit nombre" évoqué par Notre-Dame de La Salette : un reste infime dont Dieu entend Se servir pour restaurer ce qui a été aboli.
Quelle est maintenant sa valeur dans le combat terrestre ? Et tout d'abord peut-on lui assigner un niveau quantitatif ?
Le "petit nombre" dont nous parlons, c'est tout simplement une minorité que Dieu constitue Lui-même et dont Il augmente ou restreint le nombre comme il Lui convient. Il recrute cette minorité où Il veut et pas seulement chez ceux qui se croient, à tort ou à raison, l'élite désignée.
Cette minorité doit-elle s'interdire tout prosélytisme afin de rester minorité close ? Une telle restriction serait impossible à réaliser et elle ne serait d'ailleurs pas souhaitable. Un prosélytisme modéré est nécessaire. Il est révélateur d'une saine vitalité. Il faut seulement qu'il reste un prosélytisme de détection se réduisant à découvrir des âmes déjà providentiellement préparées, des âmes en "harmonie pré-établie". Il dépasserait ses limites normales s'il se transformait en propagande tapageuse, avec des moyens médiatiques.
Nous allons essayer de découvrir, autant que cela est possible, le rôle du "petit nombre" dans la bataille supérieure. Mais nous comprendrons d'autant mieux ce rôle que nous aurons examiné d'abord dans quelles conditions pourrait intervenir le «miracle de la résurrection» que le petit nombre doit précisément appeler de ses vœux.
B - UN MIRACLE DE RESURRECTION
Quand on fait la synthèse des prophéties privées dont les archives religieuses ont conservé la trace depuis les origines de la France chrétienne, on est vite convaincu que nous sommes en droit d'attendre, en faveur de l'ancienne monarchie aujourd'hui détruite, une intervention divine que l'on peut bien nommer un miracle de résurrection.
Qui donc est ainsi promis à la résurrection ?
C'est d'abord la Royauté abolie depuis 200 ans. Mais c'est également la France qui, privée de son chef c'est-à-dire de sa tête, est morte à la grâce en tant que nation. Et c'est encore l'Église universelle, tombée au pouvoir de son adversaire et qui, elle aussi, est en état de mort mystique.
Pour comprendre ce qui doit se produire, nous sommes tout naturellement conduits à nous reporter à la résurrection-type, à savoir la résurrection de saint Lazare qui est décrite dans l'Évangile de saint Jean, au chapitre XI. Les quatre phases de cet extraordinaire événement nous suggéreront quelles peuvent être aussi les quatre phases de la résurrection de la France royale.
LES QUATRE PHASES DE LA RESURRECTION DE LAZARE
- Première phase :
Jésus, sachant ce qu'Il doit accomplir, s'avance, avec une lenteur réfléchie, vers la maison de Lazare à Béthanie. Il rencontre Marthe et Il s'enquiert tout de suite de son degré de Foi, car telle est la condition préalable à la résurrection de celui qui vient de mourir :
"Je suis la résurrection et la vie... le crois-tu ?"
Et Marthe répond :
"Oui Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu, qui venez dans le monde".
Et elle croit cela, non point par adhésion à une doctrine magistrale, qui n'existe pas encore, mais elle y croit de "foi humaine", comme Charles VIl croira aux voix de Jeanne d'Arc. Cette absence de scepticisme chez Marthe, cette confiance ouvre la voie à l'exercice de la puissance divine.
- Deuxième phase :
Jésus donc, frémissant de nouveau en Lui-même, s'approche du tombeau. C'était un caveau et une pierre était roulée devant l'ouverture pour l'obstruer. Jésus dit :
"Tollite lapidem", (ôtez la pierre).
Ce travail, en effet, n'incombe pas à Dieu puisqu'il est à la portée de la force humaine. C'est pourquoi le Verbe Incarné ne s'en charge pas.
Nous remarquons aussi que la pierre est un obstacle entre Jésus et le cadavre qu'il s'agit de ramener à la vie. Nous verrons plus loin quelle est, dans l'optique particulière de notre interprétation, la signification de cet obstacle.
- Troisième phase :
C'est la phase essentielle. Jésus crie d'une voix forte :
"Lazare veni foras" (Lazare vient dehors).
Il fait ce que seul un Dieu peur faire : ressusciter un mort. Nous retrouverons cette phase essentielle dans le processus de restauration.
- Quatrième phase :
Le mort sortit du tombeau, lié de bandelettes aux pieds et aux mains. Et son visage était enveloppé d'un suaire. Jésus leur dit :
"Solvite eum et sinite abire" (Déliez-le et laissez-le aller).
Ce sont de nouveau les hommes qui opèrent parce que le déliement des bandelettes est un travail qui ne nécessite pas l'intervention de la Divinité.
Telle sont les quatre phases de la résurrection-type :
"Ego credidi" – "tollite lapidem" – "veni foras" et "solvite eum".
On éclaire les événements que nous attentions et on les rend plus intelligibles quand on leur applique cette quadruple distinction. C'est ce que nous allons faire dans un instant.
On avait assisté à un épisode moins éclatant mais d'une signification analogue quand Jésus avait ressuscité la fille de Jaïre, une fillette de douze ans. "Or l'ayant prise par la main, Il dit à voix haute : enfant réveille-toi. Et son esprit lui revint et elle se leva aussitôt. Et Il prescrivit qu'on lui donne à manger" (Luc VIII, 54-55).
Là aussi on observe l'opération divine de la résurrection d'abord. Puis, ensuite seulement, les hommes font ce qui leur incombe : donner à manger à l'enfant ressuscitée. Dans ce miracle, le travail de donner à manger à la fil-lette correspond, pour la résurrection de Lazare au travail de déliement des bandelettes.
LES QUATRE PHASES DE LA RESTAURATION
- Ego credidi
Nous n'éviterons pas l'épreuve préalable de la confiance. Croyons-nous Jésus capable de restaurer la monarchie qu'Il a Lui-même fondée à Reims autrefois ? Beaucoup aujourd'hui n'y croient pas. Mais il se trouvera toujours un "petit nombre" pour y croire. Sur eux repose la responsabilité, non pas d'opérer la restauration, mais de la ren-dre possible, de lui ouvrir la voie. Pour ouvrir cette voie, il faut commencer par croire à la puissance et à la miséricorde du Seigneur
- Omnipotens et misericors Dominus
Nous sommes dans une situation tout à fait semblable à celle de Marthe. Nous ne suivons pas, nous non plus, de doctrine magistrale puisque la restauration de la monarchie n'est pas une vérité de foi divine. Si nous y croyons, c est seulement "de foi humaine". L'Église ne nous y oblige pas, mais nous y croyons parce que des preuves raisonnables nous en ont été fournies.
- Tollite lapidem
Pas d'intervention divine avant d'avoir ôté la pierre. Ôter la pierre, c'est ôter l'obstacle qui empêche Dieu d'inter-venir. Et cet obstacle, c'est l'insuffisance de nos désirs et de nos prières.
Comment se fait-il qu'il soit nécessaire de demander à Notre-Seigneur, avec tant d'insistance, une intervention qu'Il nous a Lui-même annoncée et qu'Il brûle de nous accorder ? Telle est pourtant bien l'économie de la Grâce. Elle a de quoi surprendre notre logique humaine.
Pour nous aider à admettre cette logique de la grâce, remarquons que le Verbe Incarné Lui-même, pour lequel cependant l'univers a été créé, est soumis à la nécessité de "postuler", c'est-à-dire de réclamer son propre héritage :
"Postula a me et dabo tibi gentes hereditatem tuam et possessionem tuam terminos terræ" (Demande-Moi et Je Te donnerai les nations pour héritage et pour Ta possession les extrémités de la terre) (Ps II, 8).
L'héritage lui revient de droit, mais pour entrer en sa possession, il faut qu'Il le réclame.
Si l'héritier en titre est tenu de demander Son héritage, a fortiori nous, qui sommes si peu de choses, devons-nous demander une restauration à laquelle nous n'avons aucun droit en stricte justice. Elle nous est promise, certes, mais elle ne nous est pas due.
Le Messie promis doit toujours être désiré. Il ne saurait apparaître dans un pays qui lui manifesterait de l'indifférence. Il lui faut toujours une minorité qui L'attende. Il était déjà nécessaire de Le désirer sous l'empire de l'ancienne loi. La même nécessité subsiste aujourd'hui pour nous qui attendons Son avènement de majesté : Il doit être désiré avant tous les épisodes qui sont des préfigurations de Son «second avènement».
Dans l'Ecriture, le Verbe Incarné est souvent appelé le désiré des nations. Il faut Le désirer, Lui et tous ceux qu'Il envoie "aux temps marqués", pour Le préfigurer et Le préparer. Et le Roi du Sacré-Cœur est précisément de ceux-là.
Notre-Seigneur nous convie ainsi à un véritable ministère de désir. Il nous donne de participer, selon notre rang, au gouvernement providentiel sur la chrétienté en perdition.
Quelle activité ce ministère va-t-il exiger de nous ? Pour ouvrir la voie à l'intervention divine, il faut que la somme des désirs ait atteint la mesure comble. Ôter la pierre, c'est supprimer l'obstacle entre Jésus et le cadavre. C'est donc aussi combler la mesure des désirs et permettre à l'action divine de s'exercer.
- Lazare veni foras
PAS DE RESTAURATION POSSIBLE SANS UNE INTERVENTION DIVINE. Il n'y a aucun moyen humain de ressusciter, ni un cadavre de quatre jours, ni une monarchie abolie depuis 200 ans et exécrée par une société secrète mondialement organisée.
Nous devons être bien persuadé que la résurrection que nous attendons est l'œuvre de Dieu d'abord. Elle est destinée à procurer la gloire de Dieu comme c'était déjà le cas pour la résurrection de Lazare :
"Cette maladie n'est pas à la mort, mais pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu en soit glorifié" Jean XI, 4
Or Dieu est jaloux de Sa gloire :
"Gloriam meam alteri non dabo" (Isaïe XLII, 8) (Je ne donnerai pas Ma gloire à un autre).
Ou encore, dans le Deutéronome V, 3 :
"Je suis le Seigneur ton Dieu, fort et jaloux".
Dieu se réserve la gloire de la résurrection. En conséquence, nous devons nous effacer devant Lui, afin de ne rien Lui ravir de Sa gloire.
- Solvite eum
Après l'action de Dieu, viendra la nôtre. Car la nôtre viendra aussi, mais seulement après, comme le déliement des bandelettes de Lazare et comme le repas donné à la fille de Jaïre.
Qu'aurons-nous à faire alors ? Sans doute beaucoup de choses. Il est même vraisemblable que "la moisson sera abondante et qu'il y aura peu d'ouvriers". Mais les tâches d'alors, nous ne pouvons pas les connaître maintenant. Elles sont enfermées dans les secrets de l'avenir. Le texte dit seulement : "Laissez-le aller". Cette expression sous-entend que Dieu donnera au Roi du Sacré-Cœur une inspiration en rapport avec les circonstances nouvelles. Nous n'aurons qu'à nous laisser guider.
Bref, la "bataille supérieure", celle qui a pour objectif la mutation du pouvoir est livrée par Notre-Seigneur seul. C'est son œuvre personnelle.
Et d'ailleurs, par qui d'autre pourrait-elle être exécutée ? En effet, il s'agit d'abord d'enlever son pouvoir à la Bête, contre laquelle l'homme est impuissant. Il faut en même temps procéder comme à la seconde fondation d'une monarchie de droit divin. Toutes causes qui ne peuvent être opérées que par Dieu.
Toutefois, le divin Maître, nous l'avons vu, entend que le "petit nombre" intervienne pour ôter l'obstacle qui s'oppose à l'action divine, et même, dans une certaine mesure, pour la déclencher.
Nous avons donné le nom de "Bataille préliminaire" à tout ce travail préparatoire. Ce travail est un véritable combat parce qu'il a une hostilité générale à vaincre. C'est cette phase préparatoire que nous voudrions maintenant approfondir autant qu'il est possible.
III. LA BATAILLE PRÉLIMINAIRE
Notre analyse nous a finalement permis de distinguer trois batailles superposées :
- celle de la maintenance, qui se situe à la base et que nous avons pour cela appelée «inférieure» ;
- celle de la supplication, que nous appelons "préliminaire", puisqu'elle ouvre la voie,
- et enfin celle de la mutation, qui vise l'objectif principal et qui est de compétence exclusivement divine.
C'est la bataille du désir et de la supplication qui va nous intéresser maintenant, dans cette troisième et dernière partie.
A qui incombe-t-elle et quels vont en être les combattants ? Elle incombe à cette minorité qui assume en même temps la maintenance. Il faut être homme d'action pour assumer la maintenance, et homme d'oraison pour participer à la supplication. Ces deux attitudes sont difficiles à concilier, convenons-en.
Nous avons déjà noté cette caractéristique, qui est essentielle sur le plan psychologique, car elle explique les divergences dans l'appréciation des priorités.
Que faut-il privilégier, l'action ou la prière ?
C'est un problème que nous ne pouvons pas éluder. Nous n'y pouvons rien : la situation est telle qu'il se déroule, en ce moment, un combat terrestre retardateur, en même temps qu'un combat céleste préparatoire. Et ce sont les mêmes hommes qui sont mêlés aux deux combats.
Ce problème de la cohabitation de l'actif et de l'orant dans le même combattant est résolu quand on se souvient qu'il y a un temps pour tout. Un temps pour l'oraison qui doit précéder et un temps pour l'action, qui doit suivre. Un temps pour la "vie cachée" et un temps pour la "vie publique".
Ce qui est certain, c'est que le combat de la supplication est réservé au «petit nombre» qui conserve la foi, et non seulement la foi dans les vérités du dogme, mais aussi la confiance dans les promesses de restauration. Cette confiance est nécessaire puisque le but de la supplication est précisément d'obtenir la réalisation de ces promesses.
Voyons maintenant contre qui est dirigée cette "bataille préliminaire". Si étrange que cela paraisse elle est dirigée contre Dieu.
Il faut faire l'assaut du ciel. C'est Dieu qu'il s'agit de fléchir. Et c'est Dieu Lui-même qui nous a donné des armes contre Lui. Ces armes sont la prière à laquelle il faut ajouter la pénitence qui donne des ailes à la prière. Par elles, les obstacles sont levés, la pierre du tombeau est ôtée, et la décision divine de faire miséricorde est enfin prise.
Or nous observons précisément que cette décision divine se fait attendre. L'Époux tarde à venir. Toutes les œuvres de Jésus-Christ sur la terre, les ecclésiastiques comme les temporelles, sont rongées de l'intérieur. Il n'en subsiste plus que les apparences et pourtant Dieu ne donne pas, pour l'heure, de signes d'indignation manifestes. C'est donc que la somme des désirs n'a pas atteint la mesure comble. Dieu attend. L'Ecriture nous apprend qu'Il est "lent à la colère".
Les combattants de la bataille préliminaire sont comparables aux vierges sages qui ont mis de l'huile dans leurs lampes, l'huile de la prière qui veille dans la nuit. Mais l'Époux tarde toujours à venir parce que l'intensité de la supplication n'est pas assez grande. Il y a là un grave défaut à corriger. Nous convenons volontiers qu'il faut prier, mais nous ne le faisons pas, du moins pas avec l'intensité qui serait nécessaire.
L'Eglise nous fait répéter chaque matin, au pied de l'autel, l'invocation :
"Et clamor meus ad te veniat".
Il faut en effet que notre âme pousse une véritable "clameur". Une clameur collective peut-être un jour, mais à coup sûr une clameur individuelle aujourd'hui. Or nous en sommes encore loin. Nous en restons à un désir tiède. Et sous ce rapport nous participons à la léthargie spirituelle générale.
Pour percer la voûte des cieux et en faire descendre la puissance et la miséricorde divines, nous ne serons pas mieux traités que le Maître. Or c'est le cri poussé par Notre-Seigneur avant de rendre l'esprit qui a percé la voûte des cieux et en a fait descendre le Saint-Esprit, cinquante jours plus tard. Et ce cri Lui a été arraché par la douleur. Il est à craindre que notre clameur n'atteigne l'intensité suffisante que quand elle nous sera arrachée par la douleur. Cependant, ne craignons rien, gardons confiance. Les grâces nécessaires accompagnent toujours les épreuves.
L'état d'extrême angoisse dans lequel nous sommes quant à la ruine envahissante de toutes les œuvres terrestres de Notre-Seigneur Jésus-Christ engendre une véritable spiritualité, c'est-à-dire une forme particulière de piété. Car notre âme est occupée uniquement par cette angoisse qui efface et surpasse tout les autres sentiments. Il nous est devenu impossible de penser à autre chose, tellement la situation est inouïe. Tel devait être aussi l'état d'esprit de Jeanne d'Arc qui contemplait avec tristesse "la grande pitié du royaume de France".
Quel est l'axe de cette "spiritualité de combat"? Sur quels soucis et sur quel espoir principal est-elle centrée ? Tout finit par où tout a commencé. Les finalités du royaume très chrétien seront l'image agrandie de ses origines. La France et sa royauté finiront dans le miracle comme elles ont commencé. C'est le double zèle de notre origine et de notre finalité qui va commander notre spiritualité de combat, notre dévotion particulière de temps de crise.
"L'iniquité a inondé la terre, elle n'est qu'iniquité. Quels saints prierons-nous ?" s'écrie tout à coup Dom Caliste, au milieu d'un profond silence, lors d'un office de l'Abbaye de Cluny, en 1751, trente-huit ans avant la Révolution .
Nous prierons les saints de nos origines et ceux que l'Eglise nous donne comme protecteurs. Ils nous feront produire les fruits de leur esprit : saint Denis, saint Martin, saint Remy, saint Hilaire, sainte Clotilde, sainte Geneviève, saint Louis, sainte Jeanne d'Arc, sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face, patronnes secondaires de la France.
Nous prierons habituellement les saints anges. lis nous communiqueront leur désir de la manifestation du Verbe Incarné lequel est appelé :
"Desiderium collium eternorum" (le désiré des collines éternelles).
Les collines éternelles ce sont les anges. On les appelle collines parce qu'ils sont des éminences, des sommités.
Les anges sont de bons guides. Ils ne dévient pas. Ils ne sont pas animés par le propre esprit, mais par le Saint-Esprit. Ils ne font rien d'eux-mêmes. Ils attendent tout de l'impulsion de Dieu dont ils se contentent d'être les messagers :
"Benedicite Domine omnes angeli ejus - Potentes virtute, qui facitis verbum ejus - ad audiendam vocem sermo-num ejus" (Bénissez le Seigneur, vous tous Ses anges, héros puissants et forts, qui exécutez Ses paroles, dociles à Sa voix et à Ses commandements) (Ps. CII, 20).
Rien n'est plus recommandé aujourd'hui que de mêler notre désir à ceux des neufs chœurs des anges. L'union fait la force. Attirons-les vers nous.
Comment attire-t-on les anges ? On les attire en leur ressemblant. On attire saint Michel par l'humilité qui est sa vertu cardinale.
Les plus roboratives des dévotions sont celles qui s'adressent à la Personne de Notre-Seigneur, à Son Sacré-Cœur, à Son Précieux Sang, à Sa Sainte Face ("montrez-nous Votre Face et nous seront sauvés"), Son Chef Sacré comme siège de la divine Sagesse. Chacun choisira celle de ces dévotions vers laquelle il est le plus spontanément porté.
Le Roi de l'Univers a toujours recommandé que, pour L'atteindre, on passe par l'intermédiaire de Sa Mère qu'Il a instituée "Médiatrice de toutes grâces" et qui participe, comme Reine, à Son gouvernement.
La Vierge Marie est le "cou" qui relie le "corps" mystique à Son "chef". Elle est appelée "Tour d'Ivoire" et "Tour davidique" parce que le cou a la forme d'une tour. Dans les temps modernes, elle s'est manifestée à des témoins choisis, nous montrant sa sollicitude et aussi son angoisse devant la montée de l'iniquité, et réalisant ainsi, sous nos yeux, la célèbre prophétie contenue dans Le Cantique des Cantiques :
"Quæ est ista quæ progreditur quasi aurora consurgens, pulchra ut luna, electa ut sol, terribilis ut castrum acies ordinata ?" (quelle est celle-ci qui s'avance comme l'aurore, belle comme la lune, éclatante comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille).
Quand aux pratiques, on peut en recenser trois qui sont particulièrement en harmonie avec la "spiritualité de crise" qui est la nôtre : la pratique de l'Heure Sainte, celle de la messe du premier vendredi du mois et celle de la communion réparatrice des cinq premiers samedis du mois.
L'Heure Sainte a été instituée par Notre-Seigneur Jésus-Christ Lui-même dans les dernières heures de Sa vie terrestre. Elle se fait dans la nuit du jeudi au premier vendredi de chaque mois. Elle consiste à méditer sur la Sainte Agonie du jardin des Oliviers. On en retire une grande force.
La messe du premier vendredi du mois à été demandée par le Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie. Elle possède une grande efficacité pour préparer la consécration de la France au Sacré-Cœur, consécration dont on doit attendre un déluge de grâces pour notre pays.
La communion réparatrice des cinq premiers samedis du mois a été demandée par la Vierge Marie à Lucie de Fatima. Elle a le sens d'une amende honorable et on en retire de grands bénéfices.
Ces pratiques ne sont certes pas faciles, surtout pour des personnes en activité professionnelle. De plus, il est bien connu que le démon s'acharne à les entraver. On aimera vaincre ces résistances ; elles appartiennent aux rigueurs de la guerre sainte.
Exerçons avec constance ce ministère de la supplication et du désir qui nous est suggéré. C'est ce que nous pouvons faire de plus utile, et de beaucoup, en ce moment. Et mettons-nous dans cette attitude d'expectative que l'Ecriture, et à sa suite la liturgie, nous demande si souvent :
"Expectans expectavi Dominum" (attendant j'ai attendu le Seigneur. Ps. XXXIX, 2).
En effet, on demande, et puis, on attend "le temps marqué". Le silence même de Dieu doit être adoré car il a sa raison d'être qui nous échappe.
Trois mots pour conclure : CONFIANCE - CALME - CONSTANCE
JEAN VAQUIE,
Novembre 1989.
Il devient de plus en plus évident que la lutte contre-révolutionnaire se déroule sur deux niveaux.
1 - Nous devons d'abord nous battre pour conserver les ultimes positions qui nous restent. Il faut de toute évidence et de toute nécessité, conserver nos chapelles, nos quelques monastères, nos écoles, nos publications, nos associations, et plus généralement nos espérances de salut et l'orthodoxie de nos doctrines. Nous sommes ainsi impliqués dans une série de combats conservatoires de petite amplitude auxquels nous ne saurions nous soustraire.
En effet, nous trouvons la mention de ces combats dans l'Ecriture elle-même. Saint Jean l'Évangéliste, sous la dictée de "Celui qui a les sept esprits de Dieu et les sept étoiles, c'est-à-dire sous la dictée de Notre-Seigneur, s'adresse à l'ange de l'église de Sardes en disant :
"Esto vigilens et confirma cetera quæ moritura erant", ce qui signifie : "Sois vigilant et maintiens les restes qui allaient périr". (Apoc. III, 2).
L'Eglise de Sardes, nous le savons, correspond à notre temps. C'est donc à nous que s'adresse cette admonestation "maintiens les restes". Le ciel attend de nous cette sauvegarde des restes. Elle formule notre mission. Elle constitue notre combat contre-révolutionnaire quotidien. Telle est la bataille inférieure. C'est une bataille défensive, une bataille de maintenance.
2 - Mais au-dessus de ces innombrables engagements conservatoires, une bataille, plus importante encore, a commencé dont l'objectif est la mutation du pouvoir.
"Je régnerai malgré mes ennemis".
Qui d'entre nous aurait oublié cette promesse laconique mais formelle, que Notre-Seigneur a faite à sainte Marguerite-Marie en 1689 ? A elle seule, elle pourrait nous suffire. Mais elle a été renouvelée, au cours des XIXe et XXe siècles, à un grand nombre de mystiques, en particulier à madame Royer. Et quand on songe que le serment résulte de la répétition de la promesse, on peut affirmer que le règne du Sacré-Cœur nous a été promis avec serment. Nous pouvons donc être assurés qu'aujourd'hui Notre-Seigneur opère mystérieusement selon Sa manière habituelle, en vue d'extirper le pouvoir de la Bête et d'instaurer Son règne propre. Ce mystérieux combat, dont Il est l'agent essentiel, constitue la bataille supérieure, celle de l'objectif principal.
Ces deux batailles répondent l'une et l'autre à la volonté divine. 0n comprend que nous ne puissions les éluder ni l'une ni l'autre.
Elles sont entremêlées parce qu'elles sont soutenues l'une et l'autre par les mêmes combattants lesquels ont ainsi deux luttes différentes à mener. Il est de la première importance de distinguer ces deux luttes puisqu'elles n'ont pas le même objectif et que par conséquent elles ne sont pas susceptibles de la même stratégie. En particulier la part qui revient à Dieu et celle qui revient aux hommes diffèrent grandement entre l'une et l'autre bataille.
Les incompréhensions que l'on constate entre les chefs de groupes proviennent de ce que la plupart ne voient qu'un seul et même combat et confondent les objectifs secondaires, qui sont ceux de la bataille inférieure, avec l'objectif principal qui est celui de la bataille supérieure.
Ce sont précisément les stratégies respectives de ces deux affrontements superposés que nous voudrions examiner d'un peu plus près.
I. LA BATAILLE INFÉRIEURE
Comment conduire la "bataille de la maintenance" ? Elle présente, du fait de ses racines historiques, un certain nombre de particularités d'où découlent, pour les chefs de groupes, des servitudes tactiques. Ils ne peuvent pas se livrer à n'importe quelles actions. Leurs initiatives sont circonscrites dans certaines limites. Servitudes et limites que nous évoquerons en quatre paragraphes :
LE DYNAMISME REACTIONNAIRE FONDAMENTAL
Les véritables forces vives de la France ont toujours été anti-révolutionnaires. Le don initial qui a été fait à notre pays c'est la monarchie chrétienne. La république laïque est un châtiment entraîné par les péchés du peuple "propter peccata populi". La tendance spontanée de la France ne va pas à la république mais à la restauration. Notre Nation désire notamment revenir au don initial. Tel est son dynamisme fondamental.
Ce rejet instinctif de la révolution est particulièrement sensible aujourd'hui. Nous assistons incontestablement à une renaissance des forces vives. De sorte que des traditionalistes, constatant la remontée du potentiel réactionnaire se croient suffisamment puissants pour affronter, avec de sérieuses chances de succès, des épreuves de forces qui les opposeraient au pouvoir révolutionnaire. Et il faut reconnaître que, dans l'absolu, ils ont raison car la réaction élémentaire de la nation, quand on la considère isolément, est un phénomène puissant et particulièrement actuel.
Cependant aux antipodes de ce courant fondamental, "l'Adversaire" a tissé un réseau serré de contraintes révolutionnaires qui est totalement artificiel, mais qui s'impose d'une manière absolue. Le pouvoir légal appartient à ce réseau, et a fortiori le "pouvoir occulte" qui en est l'inspirateur bien connu.
L'habileté de nos politiciens, qui est considérable, consiste essentiellement à faire voter la France à l'opposé de son dynamisme fondamental. C'est là le plus clair de leur travail et on le déclare admirable.
La France est comme une monture dominée par un cavalier qui ne travaille qu'à l'exténuer. Elle n'a plus la force de le désarçonner. Bref l'énergie réactionnaire toujours renaissante de notre pays est sans cesse neutralisée, muti-lée et inversée. Les nouvelles générations anti-révolutionnaires sont fauchées à mesure qu'elles sortent de terre. Et la France chemine d'épurations en épurations.
Le "pouvoir de la Bête" bien qu'essentiellement utopique de par sa nature, est devenu, en fait, irréversible.
L'actuelle poussée du dynamisme réactionnaire ne doit pas nous faire illusion. Elle subira le même sort que les précédents. On lui prépare une nouvelle épuration.
Telle est la première particularité de la bataille inférieure : à savoir qu'elle est livrée par une minorité, vigoureuse bien sûr, mais humainement impuissante. Il est bon que les chefs de groupes prennent conscience de cette première difficulté. Le dynamisme réactionnaire fondamental est réel, mais il est neutralisé par un dispositif révolutionnaire pratiquement insurmontable.
LA MAUVAISE POSITION JURIDIQUE
Les traditionalistes ont conscience de défendre les droits de Dieu en face du pouvoir de la Bête. Ils puisent là leur ardeur et leur confiance. Mais ils s'imaginent trop facilement que cette position de principe leur donne, sur l'Etat laïque, une prééminence juridique. Ils descendent dans la rue en brandissant le Décalogue et l’Évangile et en accusant l'Etat de les avoir violés. Ils les opposent aux maires, aux préfets et aux ministres en leur disant :
"C'est votre devoir, de par le droit divin, qui est au-dessus de toutes les lois humaines, d'interdire l'avortement, l'euthanasie, les blasphèmes publics des spectacles, la construction des mosquées, la naturalisation massive des musulmans... et toutes ces choses exécrables".
Mais comment ne pas voir qu'il est maintenant trop tard pour tenir un tel discours ? Il fallait commencer par s'opposer à la laïcisation constitutionnelle de l'Etat. Or précisément, cette laïcisation a été obtenue, en 1958, grâce aux suffrages des catholiques.
Ce sont les catholiques qui ont fait pencher la balance du côté de l'apostasie définitive de l'Etat. Poussés par leurs évêques, eux-mêmes manipulés par le futur cardinal Villot, alors directeur du secrétariat de l'épiscopat français, ils ont voté en masse pour la constitution laïque que le général De Gaulle leur proposait. Il n'est plus l'heure aujourd'hui d'exiger de l'Etat sans Dieu, la reconnaissance des droits de Dieu.
Dans le combat "au jour le jour" que nous devons mener, nous sommes réduits aux moyens de la légalité laï-que qui de surcroît, deviendra de plus en plus rigoureuse, réduisant toujours plus nos moyens de défense.
Une légalité socialiste se met en place dans laquelle les chrétiens et leur Dieu seront tenus pour ennemis publics. On comprend qu'une telle situation soit exaspérante pour les traditionalistes et leurs chefs de groupes.
Si cependant, sous prétexte de faire valoir un droit divin nous entreprenions, contre l'Etat laïque une guerre de principe, nous transgresserions les limites de la bataille inférieure pour entrer dans la zone d'action de la bataille supérieure, laquelle relève d'une stratégie différente comme nous allons le voir.
LA VEILLEUSE A ENTRETENIR
La bataille au jour le jour n'est pas une bataille de rupture. Les forces qui y sont engagées n'ont pas les moyens d'une rupture. Leur ministère propre est celui de sauvegarder "les restes qui allaient périr".
Il faut que le Maître, quand Il viendra, nous trouve "veillant". Il nous demande précisément de ne pas disparaître, de ne pas gaspiller des forces et des vies qui sont les Siennes et dont Il aura besoin.
Car les combattants de la bataille inférieure, nous l'avons déjà fait remarquer, sont les mêmes que ceux de la bataille supérieure, laquelle vise à la mutation du pouvoir. Placés, par la Providence, à la charnière des deux phases, ils doivent mener deux guerres qui sont simultanées dans le temps et différentes quand à leurs objectifs et à leurs stratégies.
Nous allons voir que, dans la bataille supérieure, la part de Dieu domine tout et oblitère totalement celle de l'homme. Mais allons-nous conclure de là que cette "part divine" est négligeable dans les combats conservatoires ? Assurément non. Comment pourrait-on, sans l'aide du Ciel, sans l'aide des anges et des saints patrons, franchir les étapes obligées d'une guerre civile et étrangère que l'on peut résumer en quelques mots : provocations, déstabilisation, otages, représailles, délation, tribunaux populaires, tribunaux clandestins, terreur politique, vengeances personnelles, inflation, banqueroute, anarchie ?
L'une des conditions essentielles pour maintenir ne serait-ce qu'une humble veilleuse, au cours de cette période complexe et sévère, c'est la constante élévation de l'esprit vers le Ciel, pour en obtenir à chaque instant les protections indispensables. La part de Dieu n'est donc pas négligeable dans les luttes de la maintenance.
UNE STRATEGIE DE PRUDENCE
Concernant la conduite de la bataille conservatoire, deux remarques préliminaires s'imposent :
- cette bataille ne vise que des objectifs secondaires ;
- aucune assistance divine exceptionnelle ne lui est promise.
Par conséquent, la bataille inférieure doit être conduite selon les procédés habituels du gouvernement humain. C'est saint Thomas (si notre souvenir ne nous trompe pas) qui va nous indiquer l'essentiel de cette conduite.
On raconte qu'un soir il arriva pour passer la nuit dans un monastère où l'on procédait à l'élection de l'Abbé.
"Nous avons élu le plus savant" lui dit-on.
Saint Thomas objecta :
"Si c'est le plus savant, qu'il enseigne".
Les moines recommencèrent l'élection.
"Nous avons, cette fois, élu le plus pieux".
"Si c'est le plus pieux, dit-il, qu'il prie".
On recommence une troisième fois.
"Nous avons élu le plus prudent".
"Si c'est le plus prudent, qu'il gouverne".
La bataille conservatoire doit être menée avec prudence. Or, le même saint Thomas, en un autre passage, accepte, dans le cas où le peuple est gravement tyrannisé, l'éventualité d'une révolte à un certain nombre de conditions qui se résument en ceci : il faut que le remède, c'est à dire la révolte, ne soit pas pire que le mal, c'est-à-dire la tyrannie. Si la révolte entraîne plus d'inconvénients que d'avantages, elle dépasse les limites de la prudence et on doit éviter d'y recourir pour ne pas aggraver la situation.
L'activité conservatoire peut, à certains moments, exiger des coups d'audace. Le combat des traditionalistes en fournit déjà quelques mémorables exemples et il est vraisemblable qu'il en fournira d'autres. Nous disons seulement que ces coups d'audace ne doivent pas être des "coups de tête" et des "coups de dés" que l'on tente à la légère. Ils doivent comporter un fond de réflexion et de prudence. C'est absolument incontestable.
C'est une chose que la vertu de force qui siège dans l'âme, et c'en est une autre bien différente que la force physique. A quoi nous sert d'avoir l'âme pleine de force morale, si nous n'avons, au bout des bras, aucune force matérielle à mettre en œuvre.
La vertu de force ne nous donne pas à elle seule le pouvoir d'intervenir.
Quand l'adversaire est au maximum de sa puissance et qu'il prépare une nouvelle épuration, le simple bon sens exige que l'on recommande, non pas l'inaction certes, mais tout de même la prudence.
CONCLUSION
Nous venons de marquer la différence entre d'une part les objectifs secondaires, à savoir la maintenance des ultimes positions traditionnelles qui constituent l'enjeu de la bataille inférieure, et d'autre part l'objectif principal à savoir l'extirpation du pouvoir de la Bête qui est l'enjeu de la bataille supérieure.
Beaucoup ne voudront pas admettre cette distinction. Ils diront et ils disent déjà :
«Il n'y a pas deux batailles, il n'y en a qu'une. La mutation du pouvoir ne peut résulter que de la succession des petites victoires élémentaires du combat au jour le jour. Cette mutation est une affaire de longue haleine, notre remontée ne peut être que très lente. Il est utopique d'escompter un dénouement brusqué».
Les chefs de groupes qui raisonnent ainsi vont faire porter leur effort principal sur les objectifs secondaires, ceux précisément devant lesquels nos adversaires les attendent, forts de leur légalité socialiste.
Nos adversaires, en effet, chercheront, comme ils le font d'ordinaire, à nous faire perdre notre sang froid et à nous entraîner dans la violence. Et il est vraisemblable qu'ils y réussiront, en partie tout au moins, faisant tomber ainsi de grands pans de la défense traditionnelle.
Madame Royer, apôtre de la dévotion au Sacré-Cœur et âme privilégiée, écrit prophétiquement :
"Les Français en arriveront aux confins du désespoir".
Cette expression montre bien qu'elle n'envisage pas une "lente remontée", mais une succession d'échecs.
Tel est le pronostic, fort pessimiste, il est vrai, que l'on peut faire quant à la bataille inférieure. Nous allons voir qu'il n'en est pas de même en ce qui concerne la bataille supérieure à laquelle nous arrivons maintenant.
II. LA BATAILLE SUPÉRIEURE
UN DOUBLE OBJECTIF
La bataille supérieure se propose un double objectif :
- l'extirpation du pouvoir de la Bête
- la restauration du pouvoir de droit divin.
Or, ce double objectif est radicalement impossible à atteindre pour la minorité réactionnaire actuellement subsistante, neutralisée qu'elle est par l'appareil maçonnique.
Et cependant nous savons, grâce aux promesses qui ont été faites par le Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie et à tant d'autres âmes privilégiées, que cette bataille se déroule déjà invisiblement et qu'elle progresse inexorablement vers la finalité victorieuse qui lui est réservée.
Que savons-nous sur le déroulement probable de cette bataille ?
Nous savons à coup sûr deux choses :
- elle est menée par la même minorité sur laquelle pèse déjà la bataille inférieure ;
- elle se terminera par un miracle de résurrection.
Nous allons examiner, en deux paragraphes, la place et le rôle respectifs de cette minorité et de ce miracle.
A - LE PETIT NOMBRE
Ceux qui comprennent le plan de Dieu et qui s'appliquent à y correspondre forment, on en conviendra, ce "petit nombre" auquel Notre-Dame de La Salette fait appel quand elle dit "combattez, enfants de lumière, vous, petit nombre qui y voyez".
Quel est, dans l'ordre surnaturel, la signification de cette minorité, et que peut-on en attendre dans notre combat terrestre ?
Dieu se réserve toujours un "petit nombre" chez qui Il met la Foi comme en réserve. Souvent même c'est à un seul homme qu'Il la confie. Par exemple Moïse n'avait que son bâton, et sa foi, pour faire sortir les Hébreux d'Égypte. De même, David n'avait que sa fronde et sa foi, pour vaincre Goliath. De même encore, au temps de l'Incarnation, une seule famille était parfaite, la Sainte Famille, dont le chef était saint Joseph.
Cette "réserve de foi" étant constituée, Dieu n'intervient en personne qu'à la dernière minute, quand tout espoir humain est perdu. Il est bien évident qu'un "Sauveur" ne sauve que quand tout est perdu.
Pour que le déploiement de la puissance divine soit manifeste, il faut que la "réserve de foi" ne soit plus qu'un rien, c'est-à-dire très peu de chose. Mais il ne faut pas que la réserve de foi ait complètement disparu.
Il y a là une disposition providentielle qui demande à être bien comprise.
Il semblerait pourtant que, s'il ne restait absolument rien, absolument plus aucune foi, si Dieu n'avait plus aucun "témoin" sur la terre, Sa puissance et Son triomphe seraient plus manifeste chaque fois qu'Il est amené à restaurer Ses œuvres ruinées par la négligence humaine.
Mais il faut bien comprendre que si Dieu Se conserve une base infime, un seul homme, une famille unique, un "petit nombre", c'est parce qu'Il ne fait pas aujourd'hui une création nouvelle. Il fait Ses œuvres terrestres avec "des riens", mais non pas avec rien. Il opère avec des petits restes, c'est-à-dire avec des choses négligeables, avec des riens qui rappellent le néant dont Il a tiré la création, mais des riens qui ne sont cependant pas le néant.
Tel est le rôle surnaturel du "petit nombre" évoqué par Notre-Dame de La Salette : un reste infime dont Dieu entend Se servir pour restaurer ce qui a été aboli.
Quelle est maintenant sa valeur dans le combat terrestre ? Et tout d'abord peut-on lui assigner un niveau quantitatif ?
Le "petit nombre" dont nous parlons, c'est tout simplement une minorité que Dieu constitue Lui-même et dont Il augmente ou restreint le nombre comme il Lui convient. Il recrute cette minorité où Il veut et pas seulement chez ceux qui se croient, à tort ou à raison, l'élite désignée.
Cette minorité doit-elle s'interdire tout prosélytisme afin de rester minorité close ? Une telle restriction serait impossible à réaliser et elle ne serait d'ailleurs pas souhaitable. Un prosélytisme modéré est nécessaire. Il est révélateur d'une saine vitalité. Il faut seulement qu'il reste un prosélytisme de détection se réduisant à découvrir des âmes déjà providentiellement préparées, des âmes en "harmonie pré-établie". Il dépasserait ses limites normales s'il se transformait en propagande tapageuse, avec des moyens médiatiques.
Nous allons essayer de découvrir, autant que cela est possible, le rôle du "petit nombre" dans la bataille supérieure. Mais nous comprendrons d'autant mieux ce rôle que nous aurons examiné d'abord dans quelles conditions pourrait intervenir le «miracle de la résurrection» que le petit nombre doit précisément appeler de ses vœux.
B - UN MIRACLE DE RESURRECTION
Quand on fait la synthèse des prophéties privées dont les archives religieuses ont conservé la trace depuis les origines de la France chrétienne, on est vite convaincu que nous sommes en droit d'attendre, en faveur de l'ancienne monarchie aujourd'hui détruite, une intervention divine que l'on peut bien nommer un miracle de résurrection.
Qui donc est ainsi promis à la résurrection ?
C'est d'abord la Royauté abolie depuis 200 ans. Mais c'est également la France qui, privée de son chef c'est-à-dire de sa tête, est morte à la grâce en tant que nation. Et c'est encore l'Église universelle, tombée au pouvoir de son adversaire et qui, elle aussi, est en état de mort mystique.
Pour comprendre ce qui doit se produire, nous sommes tout naturellement conduits à nous reporter à la résurrection-type, à savoir la résurrection de saint Lazare qui est décrite dans l'Évangile de saint Jean, au chapitre XI. Les quatre phases de cet extraordinaire événement nous suggéreront quelles peuvent être aussi les quatre phases de la résurrection de la France royale.
LES QUATRE PHASES DE LA RESURRECTION DE LAZARE
- Première phase :
Jésus, sachant ce qu'Il doit accomplir, s'avance, avec une lenteur réfléchie, vers la maison de Lazare à Béthanie. Il rencontre Marthe et Il s'enquiert tout de suite de son degré de Foi, car telle est la condition préalable à la résurrection de celui qui vient de mourir :
"Je suis la résurrection et la vie... le crois-tu ?"
Et Marthe répond :
"Oui Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu, qui venez dans le monde".
Et elle croit cela, non point par adhésion à une doctrine magistrale, qui n'existe pas encore, mais elle y croit de "foi humaine", comme Charles VIl croira aux voix de Jeanne d'Arc. Cette absence de scepticisme chez Marthe, cette confiance ouvre la voie à l'exercice de la puissance divine.
- Deuxième phase :
Jésus donc, frémissant de nouveau en Lui-même, s'approche du tombeau. C'était un caveau et une pierre était roulée devant l'ouverture pour l'obstruer. Jésus dit :
"Tollite lapidem", (ôtez la pierre).
Ce travail, en effet, n'incombe pas à Dieu puisqu'il est à la portée de la force humaine. C'est pourquoi le Verbe Incarné ne s'en charge pas.
Nous remarquons aussi que la pierre est un obstacle entre Jésus et le cadavre qu'il s'agit de ramener à la vie. Nous verrons plus loin quelle est, dans l'optique particulière de notre interprétation, la signification de cet obstacle.
- Troisième phase :
C'est la phase essentielle. Jésus crie d'une voix forte :
"Lazare veni foras" (Lazare vient dehors).
Il fait ce que seul un Dieu peur faire : ressusciter un mort. Nous retrouverons cette phase essentielle dans le processus de restauration.
- Quatrième phase :
Le mort sortit du tombeau, lié de bandelettes aux pieds et aux mains. Et son visage était enveloppé d'un suaire. Jésus leur dit :
"Solvite eum et sinite abire" (Déliez-le et laissez-le aller).
Ce sont de nouveau les hommes qui opèrent parce que le déliement des bandelettes est un travail qui ne nécessite pas l'intervention de la Divinité.
Telle sont les quatre phases de la résurrection-type :
"Ego credidi" – "tollite lapidem" – "veni foras" et "solvite eum".
On éclaire les événements que nous attentions et on les rend plus intelligibles quand on leur applique cette quadruple distinction. C'est ce que nous allons faire dans un instant.
On avait assisté à un épisode moins éclatant mais d'une signification analogue quand Jésus avait ressuscité la fille de Jaïre, une fillette de douze ans. "Or l'ayant prise par la main, Il dit à voix haute : enfant réveille-toi. Et son esprit lui revint et elle se leva aussitôt. Et Il prescrivit qu'on lui donne à manger" (Luc VIII, 54-55).
Là aussi on observe l'opération divine de la résurrection d'abord. Puis, ensuite seulement, les hommes font ce qui leur incombe : donner à manger à l'enfant ressuscitée. Dans ce miracle, le travail de donner à manger à la fil-lette correspond, pour la résurrection de Lazare au travail de déliement des bandelettes.
LES QUATRE PHASES DE LA RESTAURATION
- Ego credidi
Nous n'éviterons pas l'épreuve préalable de la confiance. Croyons-nous Jésus capable de restaurer la monarchie qu'Il a Lui-même fondée à Reims autrefois ? Beaucoup aujourd'hui n'y croient pas. Mais il se trouvera toujours un "petit nombre" pour y croire. Sur eux repose la responsabilité, non pas d'opérer la restauration, mais de la ren-dre possible, de lui ouvrir la voie. Pour ouvrir cette voie, il faut commencer par croire à la puissance et à la miséricorde du Seigneur
- Omnipotens et misericors Dominus
Nous sommes dans une situation tout à fait semblable à celle de Marthe. Nous ne suivons pas, nous non plus, de doctrine magistrale puisque la restauration de la monarchie n'est pas une vérité de foi divine. Si nous y croyons, c est seulement "de foi humaine". L'Église ne nous y oblige pas, mais nous y croyons parce que des preuves raisonnables nous en ont été fournies.
- Tollite lapidem
Pas d'intervention divine avant d'avoir ôté la pierre. Ôter la pierre, c'est ôter l'obstacle qui empêche Dieu d'inter-venir. Et cet obstacle, c'est l'insuffisance de nos désirs et de nos prières.
Comment se fait-il qu'il soit nécessaire de demander à Notre-Seigneur, avec tant d'insistance, une intervention qu'Il nous a Lui-même annoncée et qu'Il brûle de nous accorder ? Telle est pourtant bien l'économie de la Grâce. Elle a de quoi surprendre notre logique humaine.
Pour nous aider à admettre cette logique de la grâce, remarquons que le Verbe Incarné Lui-même, pour lequel cependant l'univers a été créé, est soumis à la nécessité de "postuler", c'est-à-dire de réclamer son propre héritage :
"Postula a me et dabo tibi gentes hereditatem tuam et possessionem tuam terminos terræ" (Demande-Moi et Je Te donnerai les nations pour héritage et pour Ta possession les extrémités de la terre) (Ps II, 8).
L'héritage lui revient de droit, mais pour entrer en sa possession, il faut qu'Il le réclame.
Si l'héritier en titre est tenu de demander Son héritage, a fortiori nous, qui sommes si peu de choses, devons-nous demander une restauration à laquelle nous n'avons aucun droit en stricte justice. Elle nous est promise, certes, mais elle ne nous est pas due.
Le Messie promis doit toujours être désiré. Il ne saurait apparaître dans un pays qui lui manifesterait de l'indifférence. Il lui faut toujours une minorité qui L'attende. Il était déjà nécessaire de Le désirer sous l'empire de l'ancienne loi. La même nécessité subsiste aujourd'hui pour nous qui attendons Son avènement de majesté : Il doit être désiré avant tous les épisodes qui sont des préfigurations de Son «second avènement».
Dans l'Ecriture, le Verbe Incarné est souvent appelé le désiré des nations. Il faut Le désirer, Lui et tous ceux qu'Il envoie "aux temps marqués", pour Le préfigurer et Le préparer. Et le Roi du Sacré-Cœur est précisément de ceux-là.
Notre-Seigneur nous convie ainsi à un véritable ministère de désir. Il nous donne de participer, selon notre rang, au gouvernement providentiel sur la chrétienté en perdition.
Quelle activité ce ministère va-t-il exiger de nous ? Pour ouvrir la voie à l'intervention divine, il faut que la somme des désirs ait atteint la mesure comble. Ôter la pierre, c'est supprimer l'obstacle entre Jésus et le cadavre. C'est donc aussi combler la mesure des désirs et permettre à l'action divine de s'exercer.
- Lazare veni foras
PAS DE RESTAURATION POSSIBLE SANS UNE INTERVENTION DIVINE. Il n'y a aucun moyen humain de ressusciter, ni un cadavre de quatre jours, ni une monarchie abolie depuis 200 ans et exécrée par une société secrète mondialement organisée.
Nous devons être bien persuadé que la résurrection que nous attendons est l'œuvre de Dieu d'abord. Elle est destinée à procurer la gloire de Dieu comme c'était déjà le cas pour la résurrection de Lazare :
"Cette maladie n'est pas à la mort, mais pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu en soit glorifié" Jean XI, 4
Or Dieu est jaloux de Sa gloire :
"Gloriam meam alteri non dabo" (Isaïe XLII, 8) (Je ne donnerai pas Ma gloire à un autre).
Ou encore, dans le Deutéronome V, 3 :
"Je suis le Seigneur ton Dieu, fort et jaloux".
Dieu se réserve la gloire de la résurrection. En conséquence, nous devons nous effacer devant Lui, afin de ne rien Lui ravir de Sa gloire.
- Solvite eum
Après l'action de Dieu, viendra la nôtre. Car la nôtre viendra aussi, mais seulement après, comme le déliement des bandelettes de Lazare et comme le repas donné à la fille de Jaïre.
Qu'aurons-nous à faire alors ? Sans doute beaucoup de choses. Il est même vraisemblable que "la moisson sera abondante et qu'il y aura peu d'ouvriers". Mais les tâches d'alors, nous ne pouvons pas les connaître maintenant. Elles sont enfermées dans les secrets de l'avenir. Le texte dit seulement : "Laissez-le aller". Cette expression sous-entend que Dieu donnera au Roi du Sacré-Cœur une inspiration en rapport avec les circonstances nouvelles. Nous n'aurons qu'à nous laisser guider.
Bref, la "bataille supérieure", celle qui a pour objectif la mutation du pouvoir est livrée par Notre-Seigneur seul. C'est son œuvre personnelle.
Et d'ailleurs, par qui d'autre pourrait-elle être exécutée ? En effet, il s'agit d'abord d'enlever son pouvoir à la Bête, contre laquelle l'homme est impuissant. Il faut en même temps procéder comme à la seconde fondation d'une monarchie de droit divin. Toutes causes qui ne peuvent être opérées que par Dieu.
Toutefois, le divin Maître, nous l'avons vu, entend que le "petit nombre" intervienne pour ôter l'obstacle qui s'oppose à l'action divine, et même, dans une certaine mesure, pour la déclencher.
Nous avons donné le nom de "Bataille préliminaire" à tout ce travail préparatoire. Ce travail est un véritable combat parce qu'il a une hostilité générale à vaincre. C'est cette phase préparatoire que nous voudrions maintenant approfondir autant qu'il est possible.
III. LA BATAILLE PRÉLIMINAIRE
Notre analyse nous a finalement permis de distinguer trois batailles superposées :
- celle de la maintenance, qui se situe à la base et que nous avons pour cela appelée «inférieure» ;
- celle de la supplication, que nous appelons "préliminaire", puisqu'elle ouvre la voie,
- et enfin celle de la mutation, qui vise l'objectif principal et qui est de compétence exclusivement divine.
C'est la bataille du désir et de la supplication qui va nous intéresser maintenant, dans cette troisième et dernière partie.
A qui incombe-t-elle et quels vont en être les combattants ? Elle incombe à cette minorité qui assume en même temps la maintenance. Il faut être homme d'action pour assumer la maintenance, et homme d'oraison pour participer à la supplication. Ces deux attitudes sont difficiles à concilier, convenons-en.
Nous avons déjà noté cette caractéristique, qui est essentielle sur le plan psychologique, car elle explique les divergences dans l'appréciation des priorités.
Que faut-il privilégier, l'action ou la prière ?
C'est un problème que nous ne pouvons pas éluder. Nous n'y pouvons rien : la situation est telle qu'il se déroule, en ce moment, un combat terrestre retardateur, en même temps qu'un combat céleste préparatoire. Et ce sont les mêmes hommes qui sont mêlés aux deux combats.
Ce problème de la cohabitation de l'actif et de l'orant dans le même combattant est résolu quand on se souvient qu'il y a un temps pour tout. Un temps pour l'oraison qui doit précéder et un temps pour l'action, qui doit suivre. Un temps pour la "vie cachée" et un temps pour la "vie publique".
Ce qui est certain, c'est que le combat de la supplication est réservé au «petit nombre» qui conserve la foi, et non seulement la foi dans les vérités du dogme, mais aussi la confiance dans les promesses de restauration. Cette confiance est nécessaire puisque le but de la supplication est précisément d'obtenir la réalisation de ces promesses.
Voyons maintenant contre qui est dirigée cette "bataille préliminaire". Si étrange que cela paraisse elle est dirigée contre Dieu.
Il faut faire l'assaut du ciel. C'est Dieu qu'il s'agit de fléchir. Et c'est Dieu Lui-même qui nous a donné des armes contre Lui. Ces armes sont la prière à laquelle il faut ajouter la pénitence qui donne des ailes à la prière. Par elles, les obstacles sont levés, la pierre du tombeau est ôtée, et la décision divine de faire miséricorde est enfin prise.
Or nous observons précisément que cette décision divine se fait attendre. L'Époux tarde à venir. Toutes les œuvres de Jésus-Christ sur la terre, les ecclésiastiques comme les temporelles, sont rongées de l'intérieur. Il n'en subsiste plus que les apparences et pourtant Dieu ne donne pas, pour l'heure, de signes d'indignation manifestes. C'est donc que la somme des désirs n'a pas atteint la mesure comble. Dieu attend. L'Ecriture nous apprend qu'Il est "lent à la colère".
Les combattants de la bataille préliminaire sont comparables aux vierges sages qui ont mis de l'huile dans leurs lampes, l'huile de la prière qui veille dans la nuit. Mais l'Époux tarde toujours à venir parce que l'intensité de la supplication n'est pas assez grande. Il y a là un grave défaut à corriger. Nous convenons volontiers qu'il faut prier, mais nous ne le faisons pas, du moins pas avec l'intensité qui serait nécessaire.
L'Eglise nous fait répéter chaque matin, au pied de l'autel, l'invocation :
"Et clamor meus ad te veniat".
Il faut en effet que notre âme pousse une véritable "clameur". Une clameur collective peut-être un jour, mais à coup sûr une clameur individuelle aujourd'hui. Or nous en sommes encore loin. Nous en restons à un désir tiède. Et sous ce rapport nous participons à la léthargie spirituelle générale.
Pour percer la voûte des cieux et en faire descendre la puissance et la miséricorde divines, nous ne serons pas mieux traités que le Maître. Or c'est le cri poussé par Notre-Seigneur avant de rendre l'esprit qui a percé la voûte des cieux et en a fait descendre le Saint-Esprit, cinquante jours plus tard. Et ce cri Lui a été arraché par la douleur. Il est à craindre que notre clameur n'atteigne l'intensité suffisante que quand elle nous sera arrachée par la douleur. Cependant, ne craignons rien, gardons confiance. Les grâces nécessaires accompagnent toujours les épreuves.
L'état d'extrême angoisse dans lequel nous sommes quant à la ruine envahissante de toutes les œuvres terrestres de Notre-Seigneur Jésus-Christ engendre une véritable spiritualité, c'est-à-dire une forme particulière de piété. Car notre âme est occupée uniquement par cette angoisse qui efface et surpasse tout les autres sentiments. Il nous est devenu impossible de penser à autre chose, tellement la situation est inouïe. Tel devait être aussi l'état d'esprit de Jeanne d'Arc qui contemplait avec tristesse "la grande pitié du royaume de France".
Quel est l'axe de cette "spiritualité de combat"? Sur quels soucis et sur quel espoir principal est-elle centrée ? Tout finit par où tout a commencé. Les finalités du royaume très chrétien seront l'image agrandie de ses origines. La France et sa royauté finiront dans le miracle comme elles ont commencé. C'est le double zèle de notre origine et de notre finalité qui va commander notre spiritualité de combat, notre dévotion particulière de temps de crise.
"L'iniquité a inondé la terre, elle n'est qu'iniquité. Quels saints prierons-nous ?" s'écrie tout à coup Dom Caliste, au milieu d'un profond silence, lors d'un office de l'Abbaye de Cluny, en 1751, trente-huit ans avant la Révolution .
Nous prierons les saints de nos origines et ceux que l'Eglise nous donne comme protecteurs. Ils nous feront produire les fruits de leur esprit : saint Denis, saint Martin, saint Remy, saint Hilaire, sainte Clotilde, sainte Geneviève, saint Louis, sainte Jeanne d'Arc, sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face, patronnes secondaires de la France.
Nous prierons habituellement les saints anges. lis nous communiqueront leur désir de la manifestation du Verbe Incarné lequel est appelé :
"Desiderium collium eternorum" (le désiré des collines éternelles).
Les collines éternelles ce sont les anges. On les appelle collines parce qu'ils sont des éminences, des sommités.
Les anges sont de bons guides. Ils ne dévient pas. Ils ne sont pas animés par le propre esprit, mais par le Saint-Esprit. Ils ne font rien d'eux-mêmes. Ils attendent tout de l'impulsion de Dieu dont ils se contentent d'être les messagers :
"Benedicite Domine omnes angeli ejus - Potentes virtute, qui facitis verbum ejus - ad audiendam vocem sermo-num ejus" (Bénissez le Seigneur, vous tous Ses anges, héros puissants et forts, qui exécutez Ses paroles, dociles à Sa voix et à Ses commandements) (Ps. CII, 20).
Rien n'est plus recommandé aujourd'hui que de mêler notre désir à ceux des neufs chœurs des anges. L'union fait la force. Attirons-les vers nous.
Comment attire-t-on les anges ? On les attire en leur ressemblant. On attire saint Michel par l'humilité qui est sa vertu cardinale.
Les plus roboratives des dévotions sont celles qui s'adressent à la Personne de Notre-Seigneur, à Son Sacré-Cœur, à Son Précieux Sang, à Sa Sainte Face ("montrez-nous Votre Face et nous seront sauvés"), Son Chef Sacré comme siège de la divine Sagesse. Chacun choisira celle de ces dévotions vers laquelle il est le plus spontanément porté.
Le Roi de l'Univers a toujours recommandé que, pour L'atteindre, on passe par l'intermédiaire de Sa Mère qu'Il a instituée "Médiatrice de toutes grâces" et qui participe, comme Reine, à Son gouvernement.
La Vierge Marie est le "cou" qui relie le "corps" mystique à Son "chef". Elle est appelée "Tour d'Ivoire" et "Tour davidique" parce que le cou a la forme d'une tour. Dans les temps modernes, elle s'est manifestée à des témoins choisis, nous montrant sa sollicitude et aussi son angoisse devant la montée de l'iniquité, et réalisant ainsi, sous nos yeux, la célèbre prophétie contenue dans Le Cantique des Cantiques :
"Quæ est ista quæ progreditur quasi aurora consurgens, pulchra ut luna, electa ut sol, terribilis ut castrum acies ordinata ?" (quelle est celle-ci qui s'avance comme l'aurore, belle comme la lune, éclatante comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille).
Quand aux pratiques, on peut en recenser trois qui sont particulièrement en harmonie avec la "spiritualité de crise" qui est la nôtre : la pratique de l'Heure Sainte, celle de la messe du premier vendredi du mois et celle de la communion réparatrice des cinq premiers samedis du mois.
L'Heure Sainte a été instituée par Notre-Seigneur Jésus-Christ Lui-même dans les dernières heures de Sa vie terrestre. Elle se fait dans la nuit du jeudi au premier vendredi de chaque mois. Elle consiste à méditer sur la Sainte Agonie du jardin des Oliviers. On en retire une grande force.
La messe du premier vendredi du mois à été demandée par le Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie. Elle possède une grande efficacité pour préparer la consécration de la France au Sacré-Cœur, consécration dont on doit attendre un déluge de grâces pour notre pays.
La communion réparatrice des cinq premiers samedis du mois a été demandée par la Vierge Marie à Lucie de Fatima. Elle a le sens d'une amende honorable et on en retire de grands bénéfices.
Ces pratiques ne sont certes pas faciles, surtout pour des personnes en activité professionnelle. De plus, il est bien connu que le démon s'acharne à les entraver. On aimera vaincre ces résistances ; elles appartiennent aux rigueurs de la guerre sainte.
Exerçons avec constance ce ministère de la supplication et du désir qui nous est suggéré. C'est ce que nous pouvons faire de plus utile, et de beaucoup, en ce moment. Et mettons-nous dans cette attitude d'expectative que l'Ecriture, et à sa suite la liturgie, nous demande si souvent :
"Expectans expectavi Dominum" (attendant j'ai attendu le Seigneur. Ps. XXXIX, 2).
En effet, on demande, et puis, on attend "le temps marqué". Le silence même de Dieu doit être adoré car il a sa raison d'être qui nous échappe.
Trois mots pour conclure : CONFIANCE - CALME - CONSTANCE
JEAN VAQUIE,
Novembre 1989.
Inscription à :
Articles (Atom)